Logo de la Société des Membres de la Légion d'Honneur Ruban de la Société des Membres de la Légion d'Honneur
Section de l'Essonne

Photographie du dernier reportage des figures

MC : comment se passe la fin de l'attaque ?
Aimé Trocmé : Le 7 mai, après plus d'un mois et demi de combat, j'apprends par la radio qu'un cessez-le feu est prévu à 17 h 30. Nous sommes heureux . Mais pas pour longtemps.
On nous demande de détruire nos armes, nos munitions et nos radios et de les éparpiller dans la boue. Le monde s'écroule pour moi, c'est terrible de demander à un combattant de détruire son arme ! Les explosions que l'on entend maintenant sont les destructions de nos matériels pour éviter qu'ils ne tombent dans les mains ennemies. Je découvre que la partie est perdue, tous ces camarades morts A 17 h 30 de très jeunes combattants vietminh viennent nous chercher et constituent deux colonnes de prisonniers, la mienne part vers le point d'appui Béatrice que nous dépassons. Nous faisons une quinzaine de kilomètres dans la forêt puis nous sommes fouillés et tous nos papiers personnels sont récupérés je réussi à cacher une dague. Nous allons marcher pendant 42 jours dont 37 sous la pluie. On longe la frontière du Laos, on remonte vers le nord puis on redescend vers le sud et on termine en faisant des boucles, à la fin on repasse plusieurs fois au même endroit. On mange deux poignées de riz par jour, il sent le gaz-oil ou la moisissure, la pluie est incessante, la nuit nous grelottons de froid ou de maladie je ne sais pas. Pour nous réchauffer, on récupère lors des haltes, de l'herbe à éléphant sèche que l'on glisse sous notre tenue. Le soir venu, on la rassemble et on se penche pour allumer un feu à l'abri de la pluie. Parfois nous devons faire une dizaine de kilomètres supplémentaires pour récupérer notre riz, il est transporté dans nos manches car nous n'avons rien d'autre.
De temps en temps nous avons droit à un dé de poulet ou de cochon, les plus malchanceux tombent sur un os, ils s'en contentent. Nous avons faim en permanence, nous sommes fatigués, nous sommes tous plus ou moins blessés, tous les jours nous perdons des camarades, les malades et les infirmes suivent jusqu'à ce que leurs forces les abandonnent et nous devons les laisser, seuls, au bord de la piste. Nous n'en reverrons aucun. Les commissaires politiques nous bourrent le crâne de slogans et on commence à comprendre que la marche n'a d'autre but que de nous achever progressivement. Le 14 juillet vers Moc Chau on s'arrête dans une prairie et nous recevons des sardines. J'avale immédiatement les 4 petites qui me sont présentées. Ensuite, un orchestre villageois avec un accordéon et un violon vient interpréter « boire, manger et dormir » puis « princesse Czarga ». Les succès de l'époque. La guerre psychologique continue. Après un périple de près de 900 km dans la forêt nous arrivons au camp 70, nous sommes sales, épuisés, affamés et squelettiques.
Débute alors la « politique de clémence » pour les survivants c'est la poursuite de l'endoctrinement par les commissaires communistes. Le repas est toujours constitué de deux poignées de riz quotidiennes mais chaque jour nous avons droit à un dé de viande et la nuit nous dormons sur des nattes à l'abri de la pluie. Les poux, les puces, les tiques et les moustiques ne nous quittent plus, on passe son temps à se gratter. Le matin nous retirons les sangsues. Je suis maintenant dirigé vers le camp 75, nous sommes très affaiblis, je pèse 33 kg. Un jour, épuisé, le visage au ras du sol, je suis émerveillé par une minuscule fleur qui se fraye un passage dans les cailloux et que les camions Molotova n'ont pas écrasée : cette révélation me réconcilie avec la religion, car je commençais à douter de l'existence de Dieu. Dans mon groupe de 30 personnes, tous les jours des camarades meurent, les effectifs sont immédiatement reconstitués. Il y a bien une infirmerie mais personne n'en ressort debout, c'est une morgue. J'ai compté jusqu'à 13 décès dans la même journée. Un autre jour, exténué, je me traîne avec deux bambous en guise de canne. Je croise un camarade qui s'écrie « Ah non pas toi Aimé ! » ce témoignage d'amitié, en quelques mots simples, a redonné du sens à ma vie et m'a permis de tenir jusqu'à ma libération le 31 août 1954 à Dalat. Plus de 8000 camarades d'infortune ne reviendront pas de captivité !
Je suis maintenant en retraite à Saclas et pendant de nombreuses années j'ai traversé Lardy et la Juine pour aller travailler. Depuis 60 ans, chaque jour, je pense à mes camarades tombés en Indochine et chaque nuit Diên Biên Phù me réveille.
Entretien réalisé par Michel CHAIX à la Mangeoire à Auvers-St-Georges


Retourner à l'historique des reportages de figures locales



  © SMLH - 2016